Souveraineté numérique : un modèle européen à construire

Page d'accueil > Souveraineté et durabilité > Souveraineté numérique : un modèle européen à construire

Souveraineté numérique : un modèle européen à construire

Données, intelligence artificielle, infrastructures, cloud : la souveraineté numérique s’impose désormais comme un enjeu stratégique pour l’Europe, à la croisée des questions technologiques, économiques et politiques. Comment réduire les dépendances sans renoncer aux valeurs européennes de transparence, de régulation et de durabilité ? C’est autour de cette question que s’est réuni le 7 mai le groupe de travail « Souveraineté et durabilité : le nouveau couple européen », co-fondé par Edmond de Rothschild Asset Management, dans le cadre de la saison 2 du Think Tank « 2030, Investir Demain ». 

Après deux premières sessions dédiées respectivement à la définition de la souveraineté et à l’énergie, les échanges du groupe de travail « Souveraineté et durabilité : le nouveau couple européen », co-fondé par Edmond de Rothschild Asset Management dans le cadre de la saison 2 du Think Tank « 2030, Investir Demain », ont cette fois porté sur la souveraineté numérique. Et plus particulièrement sur les infrastructures, la valorisation des données, l’intelligence artificielle et les investissements nécessaires pour réduire les dépendances européennes. 

D’emblée, les participants ont rappelé que la souveraineté numérique ne se résumait pas à un enjeu technique. Elle engage aussi une capacité collective à choisir ses outils, à maîtriser ses infrastructures et à préserver une certaine liberté de décision. « Aujourd’hui, nous n’avons plus notre souveraineté », a estimé Geneviève Bouché, futurologue cybernéticienne, spécialiste de l’impact du numérique sur l’évolution de notre civilisation, dirigeante et fondatrice du cabinet NetWatz, et présidente du Forum ATENA. Selon elle, cette perte de maîtrise tient d’abord au niveau de dépendance atteint vis-à-vis des grandes plateformes américaines : « l’Oncle Sam peut bloquer nos moyens de paiement, bloquer à peu près tout. Il a tout dans les mains ». 

Les GAFAM, « une arme d’influence massive »

Pour la futurologue cybernéticienne, cette domination ne doit pas être lue uniquement comme une réussite entrepreneuriale ou technologique. Elle s’inscrit dans une trajectoire plus profonde, où la donnée devient un instrument de puissance. « L’ère industrielle va se numériser », a-t-elle expliqué, car « la numérisation permet de gagner en énergie » en améliorant la gestion des données. Mais cette dynamique a aussi conduit à une concentration inédite du pouvoir numérique.  

Les États Unis, après la dernière guerre mondiale, ont concentré l’activité monétaire autour de leur monnaie. « Puis ils ont dit : on va le refaire, mais cette fois-ci avec la donnée. Et ça donne les GAFAM », a résumé Geneviève Bouché. « Les GAFAM sont une arme d’influence massive », a-t-elle poursuivi, en les décrivant comme une forme d’outil offensif dans les rapports de force contemporains, par opposition au nucléaire, présenté comme une arme de dissuasion. 

Cette concentration lui paraît d’autant plus problématique qu’elle repose, selon elle, sur des architectures centralisées. « Dans la nature, le pouvoir et la donnée sont au contraire éparpillés », a-t-elle souligné. « La nature fonctionne en logique floue », c’est-à-dire à partir de décisions prises avec une information toujours partielle, mais suffisamment robuste pour avancer. Par ailleurs, la concentration du pouvoir produit, selon elle, « le plateau du Monopoly où la partie s’arrête quand il y en a un qui a toute la monnaie ». D’où l’intérêt, à ses yeux, des architectures distribuées, de l’open source, du peer-to-peer ou encore de la blockchain. 

Pour autant, Geneviève Bouché ne décrit pas l’Europe comme condamnée au décrochage. Au contraire, elle voit dans la période actuelle une « magnifique opportunité ». Selon elle, une partie du savoir-faire existe déjà sur le continent. Elle cite notamment les compétences françaises dans la blockchain : « les meilleurs spécialistes de la blockchain sont en France, à Polytechnique ». À condition toutefois de ne pas chercher simplement à reproduire les modèles dominants. « En Europe, on a l’opportunité de dire que la pensée économique qui a permis de développer l’ère industrielle a atteint son pic d’efficacité : les gens ne veulent pas plus de yaourts, ils veulent une meilleure qualité de vivre ensemble. » 

Le numérique, un enjeu de société autant que de souveraineté 

Ce constat de dépendance a été largement partagé. « Le numérique n’est plus seulement un sujet d’informaticien », a abondé Michel-Marie Maudet, associé et co-fondateur de l’éditeur de logiciels libres Linagora, et animateur et facilitateur d’OpenLLM France. « Ça touche tous les domaines. » Pour lui, la souveraineté numérique interroge directement les modèles de société que l’Europe souhaite défendre. « Si on prend tous les grands enjeux et grands maux de nos sociétés aujourd’hui, il y aura forcément une part très importante de numérique », a-t-il poursuivi. Dès lors, la question n’est pas seulement de développer des technologies concurrentes, mais de savoir « quel type de société nous voulons dans les années à venir ». 

Les échanges ont aussi mis en lumière l’ancienneté de cette dépendance. Michel-Marie Maudet a rappelé qu’au début des années 2000, certains grands éditeurs américains concentraient déjà une part très importante de la dépense informatique des grands comptes français. Depuis, la prise de conscience s’est accélérée, sous l’effet de la montée en puissance du cloud, des plateformes d’intelligence artificielle, des infrastructures de calcul et des enjeux de conformité. « Aujourd’hui, la prise de conscience est brutale », a-t-il résumé. 

Ce que j’observe, d’une manière générale, c’est que dans le domaine des technologies, on passe du monde du solutionnisme à la technologie pour le bien, la qualité du vivre ensemble.

Pour autant, les intervenants n’ont pas conclu à une impossibilité de reconquête. L’Europe dispose en effet de plusieurs atouts : compétences scientifiques, culture de la régulation, savoir-faire dans l’open source, expertise dans les architectures distribuées. Pour Geneviève Bouché, l’enjeu est moins de copier les modèles dominants que de construire une approche différente, fondée sur d’autres priorités économiques et sociales. Elle plaide ainsi pour une meilleure articulation entre économie productive et économie contributive, cette dernière devant permettre de produire de la richesse « pour et avec », afin d’améliorer le « patrimoine humain » : savoir, connaissance, recherche, démocratie. « L’Europe est prête au rebond », a-t-elle estimé, à condition notamment de « faire évoluer la pensée économique pour réconcilier économie contributive et économie productive ». 

Cette idée d’un modèle européen spécifique a traversé l’ensemble des discussions. « Ce que j’observe, d’une manière générale, c’est que dans le domaine des technologies, on passe du monde du solutionnisme à la technologie pour le bien, la qualité du vivre ensemble », a indiqué Michel-Marie Maudet. « De plus en plus, on cherche des outils pour mieux vivre ensemble. » À ses yeux, l’Europe peut donc faire le choix d’un « projet de vie sociétal, politique et économique », dans lequel le numérique ne serait pas seulement un facteur d’efficacité ou de productivité, mais un support de confiance, de transparence et de coopération. 

Open source, IA et réglementation : un équilibre à trouver 

Dans cette perspective, l’open source apparaît comme un levier majeur. Michel-Marie Maudet a rappelé que Linagora avait créé en 2023 la communauté OpenLLM France, qui rassemble aujourd’hui environ 1 400 personnes autour de l’ambition de développer des communs numériques dans l’IA générative. « Nous avons entraîné des modèles 100 % alignés avec nos valeurs et 100 % open source », a-t-il expliqué, précisant que même les données d’entraînement avaient été publiées sous licence libre. Ce choix doit permettre, selon lui, de rendre les systèmes plus auditables, plus transparents et compatibles avec les exigences européennes, notamment le RGPD et l’AI Act. 

Mais ce cadre réglementaire européen suscite aussi des tensions. D’un côté, il peut limiter la capacité à entraîner des modèles aussi puissants que ceux développés aux États-Unis ou en Chine. De l’autre, il constitue un élément différenciant en matière de confiance, d’éthique et de protection des citoyens. « Soit on abaisse notre niveau de réglementation pour jouer à jeu égal avec le reste du monde, soit on reste isolés par notre réglementation », a résumé Michel-Marie Maudet, tout en soulignant que cette limite ne venait pas de « la qualité de l’ingénierie » française ou européenne, mais d’un choix stratégique. 

Tant qu’on reste sur le défensif, ça ne marchera pas. Il faut retourner à l’offensif.

La souveraineté numérique ne se joue toutefois pas uniquement dans les modèles d’IA. Les participants ont aussi insisté sur l’importance des couches matérielles : data centers, cloud, réseaux télécoms, capacités de calcul, stockage, infrastructures énergétiques. Un modèle européen ne suffit pas si les serveurs, les infrastructures critiques ou les capacités de calcul restent dépendants d’acteurs non européens. Jean-Francis Dusch, CEO d’Edmond de Rothschild AM UK, Global Head of Infrastructure & Structured Finance et CIO Infrastructure Debt, a rappelé que les infrastructures numériques avaient été intégrées très tôt dans la stratégie d’investissement du groupe. « En 2014, les infrastructures, c’est essentiellement des partenariats public-privé dans les secteurs des transports et du social. Et nous, on a vite intégré le digital », a-t-il expliqué, en citant la fibre optique, les tours télécoms et les centres de données. 

Cette approche s’est concrétisée rapidement. « On a fait nos premiers investissements en 2017-2018 sur des centres de données », a poursuivi Jean-Francis Dusch. Pour lui, ces actifs ne sont pas seulement des infrastructures techniques : ils s’inscrivent dans une lecture plus large de la sécurité, de l’indépendance et de la souveraineté. La question reste toutefois complexe : « Avoir un data center en Europe ou en France, malheureusement, ce n’est pas suffisant pour protéger les données », a-t-il reconnu, rappelant que le contrôle des infrastructures ne peut être séparé de celui des opérateurs, des logiciels et des cadres juridiques applicables. 

Investir dans les « champions » européens 

Dans ce paysage, les investisseurs sont appelés à jouer un rôle d’orientation. Alexis Bossard, gérant actions internationales chez Edmond de Rothschild AM, a observé « un changement de perception de la souveraineté ». Selon lui, la guerre en Ukraine, puis l’évolution du contexte géopolitique américain, ont renforcé la volonté de certains clients et entreprises de « tracer une sorte de seconde voie ». Celle-ci ne relèverait ni d’un repli technologique ni d’un alignement complet sur les modèles dominants, mais d’une souveraineté plus ouverte, plus ciblée et plus durable

Concrètement, cette approche suppose d’accompagner les acteurs européens déjà positionnés sur des briques critiques. « En tant qu’investisseurs, on cherche à accompagner les champions déjà existants et les leaders de demain », a souligné Alexis Bossard. Parmi les exemples évoqués figurent des entreprises comme Nokia, OVH ou Thalès, capables, selon lui, de contribuer à réduire certaines dépendances chinoises ou américaines. 

Le sujet est particulièrement sensible pour les données critiques. Alexis Bossard a notamment cité les usages liés à la défense, à la santé ou aux services administratifs, pour lesquels des solutions renforcées de souveraineté peuvent trouver leur place. « Il y a une prise de conscience forte », a-t-il expliqué. « Elle va peut-être s’accompagner de décisions qui vont, in fine, se traduire par des contrats, par un développement et une croissance. » Pour les investisseurs, l’enjeu est donc de soutenir ces acteurs « pas uniquement au départ », mais de les accompagner dans le temps pour faire émerger des solutions propres à certains usages stratégiques. 

Une souveraineté à reconstruire brique par brique 

Cette logique rejoint une autre idée forte de l’atelier : l’Europe ne pourra pas tout faire, ni rivaliser frontalement sur tous les segments technologiques. « Tant qu’on reste sur le défensif, ça ne marchera pas. Il faut retourner à l’offensif. Mais on ne peut pas le faire sur tout », a estimé Michel-Marie Maudet. D’où la nécessité de prioriser certaines briques : logiciels d’IA, agents numériques, robotique, open source, infrastructures de calcul, mais aussi outils de messagerie, d’agenda ou de collaboration, par lesquels circulent des données sensibles au quotidien. 

C’est finalement la conclusion qui s’est imposée au terme des échanges : la souveraineté numérique européenne ne pourra pas être décrétée d’un bloc. Elle devra se reconstruire par couches, en articulant infrastructures, logiciels, données, modèles d’IA, financement et projet de société. Elle ne sera sans doute ni totale ni immédiate, mais elle peut devenir un levier de résilience si les capitaux, les compétences et les choix politiques convergent vers les mêmes priorités. Comme pour l’énergie, la question posée à l’Europe n’est donc pas seulement celle de son autonomie, mais celle du modèle qu’elle entend défendre dans un monde numérique dominé par quelques grandes puissances technologiques.