Santé mentale : “Certains modèles économiques produisent, amplifient et exploitent des fragilités psychiques”
Santé mentale : “Certains modèles économiques produisent, amplifient et exploitent des fragilités psychiques”

Après avoir exploré la santé mentale au travail et les leviers d’action au sein des organisations, le troisième atelier du groupe de travail “Santé mentale : l’affaire des entreprises comme des investisseurs”, co-fondé par Sycomore AM, s’est penché sur les produits et services des entreprises. Une réflexion encore émergente, qui interroge directement les modèles économiques et leur impact sur les consommateurs.
Comment les produits et services des entreprises impactent-ils la santé mentale des consommateurs ? C’est autour de cette question que se sont articulés les échanges du troisième atelier du groupe de travail “Santé mentale : l’affaire des entreprises comme des investisseurs”, co-fondé par Sycomore AM dans le cadre de la saison 2 du Think Tank “2030, Investir Demain”. Après avoir exploré, lors des deux premières sessions, les enjeux liés aux collaborateurs et aux organisations, cette nouvelle rencontre a déplacé le regard vers l’extérieur de l’entreprise, en interrogeant l’impact des modèles économiques sur les utilisateurs et, plus largement, les citoyens.
D’emblée, les participants ont souligné le caractère encore émergent de ce sujet. Pour Anne-Claire Imperiale, responsable durabilité chez Sycomore AM, les enjeux liés à la santé mentale “deviennent de plus en plus matériels” pour les entreprises comme pour les investisseurs, bien qu’ils restent encore difficiles à appréhender avec les outils classiques de l’analyse ESG.
Mesurer, prévenir, accompagner : l’approche d’AXA
Pour certains acteurs, notamment dans l’assurance, la santé mentale constitue un enjeu de suivi de longue date. Catherine Chazal, responsable de l’impact environnemental et social chez AXA, a ainsi souligné que le groupe était concerné à plusieurs titres : “c’est un sujet, au vu de notre activité, qu’on suit depuis longtemps”, a-t-elle expliqué, en rappelant qu’AXA l’appréhende comme employeur, assureur santé et investisseur. L’assureur publie en effet chaque année les résultats de son étude Mind Health Report, une étude menée dans 18 pays auprès de 19 000 répondants.
“Nous avons lancé l’étude en 2019, car nous avons observé une hausse de l’absentéisme et du recours aux soins de santé mentale ”, a indiqué Clarisse Pamies, Global Head of Health Prevention chez AXA, évoquant des arrêts de travail qui ont doublé depuis 2021 dans certains pays du groupe, comme la France et la Suisse. “La santé mentale continue de se détériorer, mais il y a une attente forte des salariés vis-à-vis de leur employeur pour apporter un soutien”, a-t-elle résumé.
Cette approche passe d’abord par un travail de mesure. En interne, AXA s’appuie notamment sur deux questionnaires annuels diffusés auprès de ses collaborateurs, afin de suivre leur bien-être et de pouvoir procéder à des ajustements rapidement.
Au-delà du cadre interne, Catherine Chazal a insisté sur le rôle clé de la prévention dans les métiers de l’assurance. Cette réflexion nourrit à la fois l’évolution des offres proposées par le groupe à ses clients et les dispositifs déployés auprès de ses salariés, notamment à travers le programme global de santé We Care, destiné à les accompagner dans leur parcours de santé physique et mentale, mais aussi sur des dimensions connexes comme l’éducation financière.
Enfin, Catherine Chazal a rappelé qu’AXA avait pour objectif de faire progresser la prise en compte du sujet dans son action sociétale, à travers des programmes de soutien à la recherche, des partenariats de mécénat et des initiatives visant à renforcer la compréhension des enjeux de santé mentale, notamment chez les jeunes.
Des secteurs qui exploitent la vulnérabilité
Les échanges se sont ensuite rapidement tournés vers une interrogation plus structurelle : celle de la responsabilité des entreprises dans la conception même de leurs produits et services. C’est sur ce terrain que l’intervention de Nina Tarhouny, docteure en droit, spécialiste de la prévention organisationnelle des risques psychosociaux et fondatrice du cabinet Global Impact, a particulièrement marqué les débats. “Si l’on traite la santé mentale des consommateurs comme un sujet individuel, on passe à côté de l’essentiel”, a-t-elle affirmé. “La santé mentale n’est pas un angle mort des modèles économiques : dans certains cas, elle en devient une variable d’exploitation.”
Pour Nina Tarhouny, le problème est d’abord systémique. “Certains modèles économiques produisent, amplifient et exploitent des fragilités psychiques”, a-t-elle expliqué. Le sujet ne peut donc pas être abordé uniquement sous l’angle des comportements individuels, de l’éducation ou de la responsabilisation des consommateurs. Il faut aussi regarder du côté des logiques de conception, des mécanismes de rétention, des incitations intégrées aux services ou encore des normes symboliques produites par certaines industries. Elle distingue ainsi cinq grandes catégories de secteurs particulièrement susceptibles d’exposer les consommateurs à un impact négatif sur leur santé mentale : les industries de la projection identitaire, les industries de la dépendance émotionnelle, les technologies d’interaction cognitive, les industries de l’addiction marchande et les industries de la dégradation environnementale.
Sa démonstration s’est d’abord appuyée sur les industries de la projection identitaire : mode, beauté, influence, images retouchées. “Certaines industries ne vendent pas seulement des produits ; elles vendent un écart entre le corps réel et le corps acceptable”, a-t-elle expliqué. Le problème, selon elle, n’est pas la mode ou la beauté en soi, mais “l’économie de la norme”. “Quand l’image idéale devient un standard commercial, la santé mentale cesse d’être un effet collatéral et devient un enjeu de conception”, a-t-elle insisté. Autrement dit, les entreprises ne se contentent pas de répondre à des attentes sociales : elles participent aussi à fabriquer les normes de désirabilité, les sentiments d’insuffisance et les mécanismes de comparaison.
Jeux vidéo, désinformation : des effets longtemps restés dans l’angle mort
Cette analyse a trouvé un écho dans l’intervention de Pascale Thumerelle, autrice de “Réchauffement des esprits” (Actes Sud) et fondatrice du cabinet de conseil Respethica, qui a rappelé combien ces enjeux étaient longtemps restés dans les marges des réflexions RSE. “Je m’intéresse depuis longtemps à l’impact des produits et services sur les enfants et tandis que je pilotais la politique RSE de Vivendi de 2001 à 2016, j’ai observé que le questionnement sur la responsabilité des entreprises envers les enfants se limitait souvent à la question du travail. Les industries culturelles étaient et restent peu interrogées sur l’impact de leurs activités à l’égard des jeunes publics, qu’il s’agisse de l’accès de ces derniers à des contenus sensibles ou à des usages inappropriés.”
Pour elle, qui a créé un cours à Sciences Po et à l’ESCP sur la RSE des industries culturelles, cette cécité en dit long sur la façon dont les entreprises du secteur ont longtemps abordé leurs responsabilités : en se concentrant sur la chaîne de production ou sur la conformité, sans réellement s’intéresser aux effets psychiques de leurs contenus et de leurs services.
Pascale Thumerelle a notamment pris l’exemple de l’industrie du jeu vidéo et des transformations de PEGI, le système de classification par âge des jeux vidéo. Selon elle, l’évolution attendue en 2026 va constituer un tournant important, car l’évaluation ne portera plus seulement sur les contenus (violence, sexe…) mais aussi sur l’offre de fonctionnalités. Elle a cité les “quêtes quotidiennes” dans certains jeux, qui poussent les utilisateurs à revenir chaque jour sous peine de perdre un avantage ou de subir une forme de sanction symbolique. À cela s’ajoutent les incitations à l’achat et les mécanismes de gratification ou d’attente, qui nourrissent des formes de captation de l’attention. “Comment ces entreprises peuvent changer de modèle d’affaires pour intégrer la santé mentale des enfants ?”, a-t-elle lancé, en soulignant l’incompatibilité entre certaines logiques de croissance et la protection des publics les plus vulnérables.
Elle a également élargi le propos au thème de la désinformation, en rappelant son coût potentiel sur la santé mentale : selon une étude de l’ICIS (Institut canadien d’information sur la santé), au Canada, la part des antidépresseurs attribuable à la désinformation représente environ 25 millions de dollars en 2023. Derrière ce chiffre, c’est l’idée même d’un effet psychique collectif des environnements informationnels qui s’impose dans le débat : anxiété, perte de repères, défiance envers les institutions, sentiment d’insécurité ou polarisation cognitive.
La solitude comme modèle économique
Nina Tarhouny a ensuite poursuivi son propos sur les “industries de la dépendance émotionnelle”, telles que les applications de rencontre et les réseaux sociaux. “Certaines plateformes ne cherchent pas à résoudre la solitude, mais à la rendre économiquement exploitable”, a-t-elle affirmé. Selon elle, ces applications “ne monétisent pas la rencontre, elles monétisent l’attente, l’incertitude affective et la frustration”. Le problème n’est donc pas seulement ce que l’application promet, mais “ce qu’elle a intérêt à ne jamais accomplir”. Dans cette perspective, une plateforme conçue pour retenir l’utilisateur plutôt que pour résoudre son besoin ne relève plus seulement d’une logique d’usage : elle pose une question de responsabilité de conception.
Cette notion de “responsabilité de conception” a constitué l’un des fils rouges de l’atelier. Elle permet de déplacer l’analyse : au lieu de s’interroger seulement sur la manière dont les consommateurs utilisent un produit, il s’agit aussi de se demander comment le produit a été pensé pour orienter les comportements, capter l’attention, créer de la dépendance ou entretenir la comparaison.
Pour Christophe André, psychiatre et psychothérapeute, “il faut inverser la charge de la preuve et raisonner comme pour les médicaments : on doit prouver qu’ils sont sans danger avant de pouvoir les commercialiser”.
Investisseurs et régulation : un cadre encore en construction
Pour les investisseurs, cette grille de lecture ouvre un chantier complexe. D’un côté, elle permet de mieux nommer des risques jusqu’ici peu intégrés. De l’autre, elle oblige à interroger des activités qui peuvent être rentables, très diffusées, mais dont les externalités psychiques restent mal documentées. Karine Leymarie, responsable de l’expertise en investissement et finance durable à la MAIF, a souligné à quel point le sujet restait difficile à faire entrer dans les outils d’analyse. Sans nier son importance, elle a rappelé qu’il demeure encore délicat à objectiver, à mesurer et à relier à des indicateurs utilisables dans le cadre d’une décision d’investissement. “À la MAIF, la dimension sociale est un axe important de notre politique d’investisseur responsable”, a-t-elle ensuite précisé. “La santé mentale fait partie des trois axes majeurs que l’entreprise va adresser au cours des prochaines années.”
Le cadre réglementaire, lui aussi, avance par touches successives. Nina Tarhouny a notamment cité les obligations relatives aux images retouchées dans les contenus commerciaux, ainsi que l’encadrement des influenceurs, qui impose désormais certaines mentions lorsque le visage ou la silhouette ont été modifiés ou générés artificiellement. Mais, selon elle, cette régulation reste encore largement focalisée sur les représentations. Elle ne traite pas pleinement les logiques de conception ni les mécanismes économiques qui structurent les services.
Au fil des échanges, un consensus s’est ainsi dessiné : la santé mentale des consommateurs ne peut plus être abordée uniquement sous l’angle individuel ou comportemental. Elle s’inscrit dans des environnements économiques, techniques, culturels et informationnels qui en conditionnent largement les effets. En ce sens, le sujet déborde la seule responsabilité des individus pour venir interroger celle des entreprises, des concepteurs, des régulateurs et, de plus en plus, des investisseurs.